Hommage à Brigitte Bouquin-Sellès

L’artiste lisière, Brigitte Bouquin-Sellès, notre amie et collègue, est décédée en juillet 2020, à notre grand désespoir.

Nous tenons à lui rendre un immense hommage.

L’association Ateliers d’Artistes a eu la grande chance de bénéficier de sa présidence trois années consécutives, de 2016 à 2019. Pendant ces années, sa générosité envers les autres et sa bonne humeur perpétuelle était une grande source de joie pour nous tous. Ces trois années ont été ponctuées par de nombreuses réunions de travail dans son atelier dans l’ancienne Manufacture des Allumettes à Trélazé, des moments lumineux qui resteront gravés dans notre mémoire.

Nous lui serons à jamais reconnaissants de sa magistrale organisation de la grande exposition collective « HOPe… », D’un monde à l’autre, en 2018 réunissant pas moins de 56 artistes dans deux grands lieux d’exposition à Angers et à Trélazé. Elle s’était engagée pour le collectif HOPE, constitué à cette occasion. Nous ne pourrons jamais assez souligner sa générosité.

L’œuvre de Brigitte Bouquin-Sellès

Brigitte Bouquin-Sellès laisse une œuvre novatrice, pleine de finesse, de sensibilité et d’inventivité.

Après ses études à l’Ecole des Beaux-Arts d’Angers, dont elle est diplômée en 1987, elle enchaîne une longue pratique de tissage de tapisseries classiques avec l’élaboration de nombreuses tapisseries de commandes publiques et privées, souvent à plusieurs liciers, entre autres du CRAT d’Angers.

A partir de 1997, Brigitte Bouquin commence une approche plus personnelle et non conventionnelle de la tapisserie. Elle aborde désormais son travail d’art textile en utilisant une variété de matières nouvelles et inhabituelles, avec lesquelles elle opère une métamorphose ou une transfiguration complète. Elle se dirige vers une expression propre, à la fois plus personnelle et plus expérimentale. Une première étape est marquée par sa découverte du feutre.

Il ressort de cette découverte des bas-reliefs tissés avec ces grosses bandes de feutre, matière au départ purement industrielle. Les créations artistiques de Brigitte Bouquin-Sellès avec cette matière sont à la fois dotées d’une forte présence physique, mais aussi d’un caractère quasi immatériel, plein de mouvements et de formes évocatrices, rappelant parfois tout au juste une ride sur la surface de l’eau. Les tissages monochromes des bandes de feutre blanc ou noirs constituaient un monde faussement minimaliste, peuplé de plein de moments d’enchevêtrements évocateurs de sens, de rebondissements inattendus, de vie, de pensées occultées et – de poésie libératoire.  Une première exposition personnelle est tenue en 1999 au Musée-atelier du feutre de Mouzon.

Un autre moment marquant de son œuvre est le début de son emploi de banales chutes de tissus, les dites « fausses lisières », produites par les métiers à tisser les « Mouchoirs rouges de Cholet » au musée du textile à Cholet, découvertes en relation avec son exposition « DéTissage » en 2011 dans ce lieu. Ces bandes de tissu habituellement mises aux rebuts ont trouvé grâce aux mains et au regard sensible de Brigitte.

Le travail avec ces fausses lisières est emblématique de la manière singulière qu’avait Brigitte Bouquin-Sellès d’exploiter le potentiel poétique d’un objet d’apparence insignifiante. Elle faisait passer d’un rien à l’immensité, avait la sensibilité de transformer le banal en poésie.

Ces fils de chutes qu’elle retravaillait ensuite en retirant une partie, sont devenus des œuvres à part entière dans des assemblages et installations parfois monumentales comme sa fameuse « Coulée de Fils ». Avec les années, ces fils de chaîne sont devenus une sorte de signature d’une partie de son travail plastique.

Durant son intense vie créative, Brigitte Bouquin-Sellès préserve une grande fidelité au metier, dans tous les sens du terme.  Dans son cheminement profond et expérimental, le fil reste crucial et central dans son travail. Il se dégage de son œuvre une vraie authenticité : elle savait d’où elle venait et en gardait un lien fort, sans forcément savoir où elle allait, comme il en va dans toute création.

Brigitte Bouquin-Sellès ne s’est jamais laissée enfermer dans un « style » et semblait avoir pour seuls moteurs sa quête toujours renouvelée de manières poétiques d’explorer le monde par le biais du fil, et son imagination débordante. En témoignait sa contribution à l’exposition monumentale « TRAMES » dans le majestueux « Vanderborght Building » à Bruxelles en mars 2017. Cette exposition réunissait vingt-deux artistes belges et étrangers présentant cent et une œuvres. Les organisateurs avaient souhaité permettre au public d’avoir un regard nouveau sur la tapisserie et montrer que ce medium fait totalement partie de la création artistique contemporaine. Brigitte Bouquin-Sellès y montrait des œuvres en feutre tissé, des œuvres de « fausses lisières », dont la fameuse coulée de fils qui trônait au beau milieu de ce bâtiment monumental, mais aussi, sur le dernier mur de son espace dédié, une œuvre tout à fait autre, composée de grands ronds, tricotés avec les doigts avec de la soie marocaine, et reliés pas une chaine crochetée ! Une sorte de collier géantissime posé là. Quel aplomb ! Voilà l’esprit libre et inventif de Brigitte Bouquin-Sellès dans toute sa splendeur. Toujours là où on ne l’attendait pas, toujours en mouvement vers de nouveau horizons.

De même, au cours des derniers mois de sa vie, elle réalise, face à la Loire, une série de tissages de petits formats aux nombreuses variations, qu’elle appelle « Mes petites Loire ». Dans ces réalisations elle retrouvait le petit métier à tisser avec sa trame de fil prête à recevoir ses laines de couleurs subtiles, déclinées dans son infini. 29 petites tapisseries tout de même en cinq mois (!), certaines tissés en trois jours seulement. Elles avaient beau être des miniatures, il y loge des heures et des heures de travail, de médiation et de vie intense, qui saisissent littéralement le regardeur par leur présence et leur expression d’éternité.

A notre tour de lui offrir quelque poésie qui résonne de manière étonnante avec « Les Petites Loire » de Brigitte et avec toute son œuvre en mouvement perpétuel.

 

Le Gange, affirme-t-on, est un fleuve sacré ;

Mais les obscures mers tissent un vaste échange

Dans ce monde poreux, et le Danois dit vrai

Qui prétend se baigner tous les jours dans le Gange

 

JL Borges (Poème du quatrième élément).